Biography

Emanuela Lucaci

Mon enfance se déroule dans le décor d'une Roumanie bucolique et parsemée de croyances ancestrales, des forêts primaires et une nature à l'abri de l'industrialisation. Enfant, j'ai personnalisé des arbres, des insectes, des oiseaux et des nuages créant un théâtre fantastique où les histoires se glissent dans un temps suspendu. Je construisais et détruisais ces décors pour voyager aux confins de la terre, mais elle est devenue trop petite et m'a obligé à me propulser dans les étoiles. Mes souvenirs de cette époque sont les trésors les plus riches et précieux. Là, où tout était possible, imaginable, changeable ; et moi, vivante sur la pointe des pieds, veillais constamment au bon déroulement de ce monde, me saisissant de ma baguette magique pour embellir ou dramatiser les séquences. Les fenêtres de ma chambre se transformaient en un écran géant où je plaçais mes personnages. Au bout de l’allée, le peuplier colossal gardait mes vœux sacrés et mes secrets. Ses proportions incommensurables, à mes yeux juvéniles, créaient le lien avec les étoiles. Pratiquement toutes mes histoires commençaient là, à ses racines noueuses et finissaient dans les galaxies lointaines. Plus tard, quand j’ai revu la taille réelle de mon peuplier, j’étais stupéfaite ; j’y préférais alors mes souvenirs. Chaque changement dans la nature environnante était chargé de significations d’une importance capitale. J’étais témoin d’évènements cruciaux que je devais immortaliser sur mon carnet d'esquisses. Il n’y avait pas de mauvaise saison à traverser… en attendant l’été. Les printemps et les automnes pluvieux me poussaient à écrire de la poésie et à écouter nostalgiquement des chants d’ailleurs. L’hiver habillait des géants venus d’autres planètes pour m’instruire. L’été, je crépitais de vie et d’envies de me rouler dans les fleurs des champs. Chaque jour était marqué par le manque de temps et le désespoir des secondes qui se hâtent de passer. Ainsi, je bénissais le créateur des rêves, car, une fois passée la porte de cristal, je me trouvais à l’abri de la menace du temps. Les rêves m’aidaient à vivre la réalité, les rêves me nourrissaient de désirs divins qui se transformaient en une énergie créatrice débordante.

Le dessin fut mon meilleur ami, conseiller et confesseur. Au fur et à mesure que j'apprenais à dessiner, je m'éloignais de la source, de la joie de m'exprimer librement. Le dessin est devenu fastidieux, je découvrais les proportions, les axes, la perspective, l'ombrage et le cadrage ; la magie devînt labeur. Fort heureusement, en couleur, tout devenait possible. Pendant l'adolescence, j'ai suivi des cours artistiques académiques à l'école d'Art d’Oradea en Roumanie, une expérience qui m'a permis d'apprendre plusieurs techniques de base. L'enseignement de l'histoire de l'art m'a poussée à m'identifier au mythe de l'artiste tourmentée et romantique qui ne correspondait pas à ma personnalité débordante de vitalité. Pendant de longues années, j'ai vécu dans la peau de ces deux personnages antagonistes ; une fille amoureuse de la vie et une autre tourmentée, pour se calquer sur le modèle existant du grand artiste.

En quittant la Roumanie de l'Est, j'ai été éblouie par le monde occidental opulent et paradant une échelle de valeurs opposée à mon vécu. La Roumanie communiste ne permettait pas de se distinguer par la richesse matérielle. Pour réussir, il fallait miser sur le talent, les artistes étant hautement considérés. Ma métamorphose fut rapide et mon seul ancrage dans le passé fut la littérature poétique de mes racines. J'ai d'abord exposé mon travail à Genève en Suisse, à New York aux États-Unis par la suite, où une partie de ma famille avait émigré.

Mes fausses croyances s'étaient matérialisées dans cette dualité de la construction versus la destruction. Sans abri, je traversais l'Atlantique entre l'Europe et l'Amérique en quête d’appartenance. J'ai beaucoup peint durant de longues heures de solitude pour calmer les angoisses naissantes de ce paradoxe que je vivais. Ces deux personnages, l'artiste isolée et presque sauvage et cette protagoniste artsy-friendly, amatrice de soirées mondaines et assoiffée de vie sociale, m'ont plongé dans la confusion quant à ma réelle identité. Malgré le succès, malgré la vente de mes œuvres et des expositions qui s'enchaînaient, année après année, un vide se creusait dans mes entrailles. Je cherchais désespérément la Vérité et un Sens de l'Existence dans la philosophie orientale et occidentale, dans la science et dans les religions. Dans toute cette recherche, la physique des hautes énergies et la psychanalyse m'ont offert des réponses limitées et frustrantes.

Mais il y a eu ce matin-là au jardin. Ce matin, où la lumière inespérée du mois de mars a pénétré les moindres recoins de la terre, inondée la veille. La graine a germé et sur sa tige verdâtre, comme un trophée, des feuilles d'un vert foncé sont prêtes a pulvériser la carapace de la semence. Je suis ahurie, transposée et émerveillée devant cette métamorphose, qui dépasse largement ma compréhension.

Hier encore, je tenais cette graine dans la main comme une forme inerte, sans deviner son potentiel. Le théâtre s'ouvre à nouveau, et les insectes, les arbres, les oiseaux et les nuages reviennent pour dévoiler les histoires que j'ai laissées inachevées étant enfant. La Vérité a jailli comme une lumière au bout d'un tunnel qui m'a étouffée durant des décennies ; je suis à nouveau vivante, sur la pointe des pieds, et j'enfonce mes doigts dans cette terre chaude ; elle m'accueille sans rancune de l'avoir désertée pour les soirées cocktails, les bars trendy et les discothèques bruyantes.

Les pinceaux sont redevenus des prolongements de mes doigts, la couleur éclate de rire sur ces toiles apprivoisées, raillant les lourdeurs de la théorie. Tout m'échappe ; la peinture possède sa propre pensée et je la laisse me guider. Je redeviens une enfant qui a retrouvé sa baguette magique.

Translated from French

My childhood takes place in bucolic Romania, more precisely Transylvania, dotted with ancestral beliefs, primary forests, and a nature free from industrialization. As a child, I personalized trees, bugs, birds, and clouds and created a fantasy theater where stories slip through a suspended time. I used to build and destroy these stage-sets to travel to the ends of the Earth, but the planet got too tiny and forced me to propel myself into the stars. My memories from that time are the richest and most precious treasures. There, where everything was possible, imaginable, and changeable; I, alive on tiptoe, watched over the smooth running of this world, grabbing my magic wand to embellish or dramatize the sequences. The windows in my room turned into a giant screen where I placed my characters. At the end of the alley, the colossal poplar kept my sacred wishes and secrets. Its immeasurable proportion, in my child's eyes, created the link with the stars. Virtually all of my stories started there, at its gnarled roots, and ended in distant galaxies. Later on, when I reviewed the actual size of my poplar, I was amazed; I preferred my memories then. Every change in the surrounding nature was loaded with meanings of paramount importance. I witnessed crucial events that I had to immortalize in my sketchbook. There was no bad season to go through until summer. The rainy springs and autumns prompted me to write poetry and listen nostalgically to songs from elsewhere. Winter dressed giants from other planets coming on Earth to instruct me. In the summer, I crackled with life and the desire to roll in the wildflowers fields. Each day was marked by the lack of time and the desperation of the seconds that hasten to pass. In doing so, I blessed the dream maker. For once, through Crystal's gate I was safe from the threat of time. Dreams helped me experience reality; dreams nourished me with divine desires that turned into boundless creative energy.

The drawing was my best friend, counselor, and confessor. As I learned to draw, I moved away from the source, the joy of expressing myself freely. The drawing became tedious, I discovered the proportions, the axes, the perspective, the shading, and the framing; magic became labor. Fortunately, in color, everything became possible again. During my teenage years, I took academic classes at the Oradea Art School in Romania, an experience that allowed me to learn several basic techniques. Studying art history pushed me to identify with the myth of the tormented and romantic artist who did not correspond to my personality overflowing with vitality. For many years, I lived under the skin of these two antagonistic characters; a girl in love with life and the other girl tormented to follow the existing model of the great artist.

When leaving Eastern Romania, I was dazzled by the opulent Western world, parading a scale of values opposed to those I had learned. Communist Romania did not allow people to stand out for their material wealth. To succeed, you had to bet on talent, artists being highly regarded. My metamorphosis was rapid and my only anchoring in the past was the poetic literature of my roots. I first exhibited my work in Geneva in Switzerland, then in the United States, where part of my family had emigrated.

My false beliefs had materialized in this duality of construction versus destruction. Homeless, I crossed the Atlantic between Europe and America in search of belonging. I painted a lot during long hours of solitude to calm the emerging anxieties of this paradox I was living. These two characters, the isolated and almost wild artist and this artsy-friendly protagonist, lover of social evenings and thirsty for social life, plunged me into confusion as to what my real identity was. Despite the success, despite the sale of my works and the exhibitions that followed, a void was growing in my bowels year after year. I desperately searched for the Truth and a Sense o f Existence in E astern and Western philosophy, in science, and religions. In all this research, high-energy physics and psychoanalysis have only offered me limited and frustrating answers.

But there was that morning. This morning, when the unexpected light of March penetrated every nook and cranny of the earth, flooded the day before. The seed has germinated and on its greenish stalk, like a trophy, dark green leaves were about to blow up the shell of the seed. I was bewildered, transposed, and amazed at this metamorphosis, which is far beyond my comprehension. Just yesterday, I held this seed in my hand like an inert form without guessing its potential. The theater opens up again, and the insects, trees, birds, and clouds return to unveil the stories I left unfinished as a child. The Truth sprang up like a light at the end of a tunnel that choked me for decades; I am alive again, on tiptoe, and I dig my fingers into this hot earth; it welcomes me without resentment for having deserted it for cocktail parties, trendy bars and noisy clubs.

The brushes have become extensions of my fingers again; the color bursts into laughter on these tame canvases, mocking the heaviness of theory. Everything escapes me; the painting has its thought and I let it guide me. I become again a child who has found her magic wand.